Comment vos goûts télé, bouffe et loisirs vous collent l’étiquette être bauf ?

L’étiquette être bauf ne tombe pas du ciel. Elle s’accroche à une combinaison de signaux culturels – choix télévisuels, habitudes alimentaires, loisirs du week-end – que la société française a progressivement chargés de sens social. Comprendre pourquoi certains goûts déclenchent ce jugement oblige à remonter à la mécanique même du stéréotype.

Cabu et l’invention du personnage beauf dans Charlie Hebdo

Le mot « beauf » est une abréviation de « beau-frère ». C’est le dessinateur Cabu qui l’impose dans l’imaginaire collectif, dès 1973, dans Charlie Hebdo, puis dans une rubrique du Canard enchaîné. Le personnage qu’il dessine – bedonnant, moustachu, borné – est une caricature de certaines couches de la classe ouvrière et petite-bourgeoise française.

Ce qui rend cette invention durable, c’est qu’elle ne décrit pas une personne : elle cristallise un type social. Le beauf de Cabu n’est pas un individu, c’est une grille de lecture. Et cette grille a survécu bien au-delà de son auteur, en se reconfigurant au fil des décennies.

Télévision, alimentation, loisirs : les marqueurs culturels du stéréotype

Le stéréotype du beauf repose sur un catalogue de goûts supposément « bas » : émissions de divertissement populaire, cuisine industrielle, pétanque, football devant la bière, barbecue du dimanche. Ces marqueurs ne sont pas neutres – ils correspondent à des pratiques de classes populaires que les catégories plus diplômées ont historiquement disqualifiées au nom de la « culture légitime ».

Regarder une émission de télé-réalité, manger des chips en regardant un match, préférer un karting à une exposition : chacun de ces choix pris isolément ne dit rien. C’est leur accumulation perçue, et surtout le regard de celui qui juge, qui fabrique l’étiquette.

  • Les goûts télévisuels : préférence pour les émissions grand public (jeux, télé-réalité, sport en direct) plutôt que pour des contenus considérés comme « culturels ».
  • Les habitudes alimentaires : consommation de produits industriels, fast-food, apéritif bière-chips, au détriment des codes de la gastronomie ou du « bien manger » valorisé par les classes moyennes supérieures.
  • Les loisirs : activités perçues comme peu sophistiquées – pétanque, chasse, karting, vacances en camping – opposées aux loisirs cultivés (musée, randonnée, voyage à l’étranger).
  • Le style vestimentaire : jogging, coupe de cheveux rétro, marques de sport portées hors contexte sportif, signes jugés peu conformes aux codes bourgeois.

Ce catalogue est bien sûr une fiction sociologique. Mais il est opératoire : il fonctionne précisément parce qu’il est partagé et reconnu.

Femme faisant un barbecue dans un jardin avec saucisses et bière, représentant les loisirs populaires souvent associés aux stéréotypes culturels du beauf

Le jugement de goût comme violence de classe déguisée

L’essai Ascendant beauf de Rose Lamy, discuté dans une émission de France Culture en 2025, relie directement le dénigrement des goûts populaires à la distinction sociale. Le mécanisme est simple : ceux qui posent l’étiquette « beauf » définissent implicitement leurs propres goûts comme la norme légitime.

Traiter quelqu’un de beauf, c’est d’abord affirmer sa propre supériorité culturelle. Le jugement ne dit rien sur la personne visée. Il dit beaucoup sur celui qui l’émet : ses références, sa trajectoire sociale, les hiérarchies qu’il intériorise et qu’il reconstitue en portant ce verdict.

Cette logique est d’autant plus pernicieuse qu’elle se présente sous une forme légère, humoristique, presque affectueuse. « C’est un peu beauf, mais j’aime bien » est une formule qui permet de consommer des produits culturels populaires tout en maintenant une distance symbolique – une façon de dire « je suis au-dessus de ce que je consomme ».

Télévision et goûts populaires : un marqueur social moins lisible qu’avant

L’enquête du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles publiée en 2020 (à partir de données recueillies en 2018) décrit un rapprochement des niveaux de consommation télévisuelle entre catégories sociales, et un recul de la télévision chez les plus jeunes sous l’effet des plateformes numériques.

Autrement dit, regarder « trop » la télé n’est plus un marqueur aussi fiable de classe populaire qu’il l’était dans les années 1980 ou 1990. Les séries premium sur Netflix, les documentaires sur YouTube, les contenus de niche sur des plateformes spécialisées : la hiérarchie culturelle s’est complexifiée au point de rendre le vieux clivage « télé = beauf » partiellement obsolète.

Le parcours social compte davantage que les goûts observés à un instant donné. Une étude de Julien Boyadjian publiée dans la revue Sociologie en 2021 sur les préférences cinématographiques de jeunes adultes montre que le capital culturel hérité et le type de formation sont fortement liés aux goûts déclarés. Ce n’est pas le goût lui-même qui est « beauf » : c’est la trajectoire qui lui donne ou non cette signification aux yeux d’autrui.

Pourquoi l’étiquette beauf résiste malgré tout

Si le stéréotype s’érode sur le plan analytique, il reste socialement actif pour une raison précise : il sert. L’étiquette « beauf » permet de tracer des frontières symboliques, de signaler son appartenance à un groupe qui se perçoit comme plus cultivé, plus ouvert, plus conscient.

C’est ce que les sociologues appellent la distinction par le bas : on se définit moins par ce qu’on est que par ce qu’on refuse d’être. Ne pas être beauf devient une identité, presque un programme de vie. Et ce programme se nourrit en permanence de nouvelles cibles – aujourd’hui les goûts musicaux (le « beauf musical »), demain les pratiques numériques.

La mécanique est circulaire : plus les frontières bougent, plus le stéréotype doit se réinventer pour rester opérationnel. Le beauf de 2025 n’est plus tout à fait celui de Cabu – il a migré vers de nouveaux territoires culturels, tout en conservant la même fonction sociale : faire sentir à quelqu’un qu’il est du mauvais côté d’une ligne imaginaire.

Identifier ces mécanismes ne les neutralise pas, mais change le regard qu’on porte sur eux. Avant de coller une étiquette, la question utile reste : qui tire profit de cette classification, et qu’est-ce qu’elle cache sur celui qui la pose ?